America/Anthropology/Méxique/Mysticisme

Holy Mountain : au cœur du Mexique

par Hélène Cavaillé 

Je partis en tête. Il n’y avait pas besoin de diriger le cheval, il semblait connaître la route. Amel me suivait, instable. Quand je me retournais pour le voir il me donnait toujours l’impression de tomber. Ses étriers étaient trop longs. Ses jambes valdinguaient au rythme du trot. Il n’avait absolument aucune tenue ! A côté de nous, Alejandro, au raz des pâquerettes sur son âne minuscule, donnait de petits coups de bâton pour faire avancer la bête.                                                                                                                                                                                                                                                      On a traversé le village. Sous nos sabots, son damier de ruelles défoncées a cédé la place aux pierres et au sable de la montagne. Alors, tout autour de nous, est apparue la steppe herbeuse du désert. Ici et là des buissons, des cactus, des arbustes flambant de lumière. Il fallut descendre un peu le flanc de la montagne pour remonter de l’autre côté. C’était là-haut, dans le ciel, que se trouvait le « Cerro Quemado », la « Colline Brûlée », la Mecque Huichole, lieu de pèlerinage annuel où, après avoir jeuné et marché 500 km, ils allaient autrefois chanter, danser, prier, tandis que les violons riaient dans l’air et que les peyotls vibraient dans leurs poitrines.                                                                                                                                                                                                                                           Pour nous, la cavalcade n’a pas été longue : à peine une demi-heure à dos de cheval, et le ventre plein qui plus est ! Tu parles d’une aventure ! Jim était rouge. Moi aussi. De temps en temps il s’amusait à me dépasser. Alors mon cheval secouait fièrement la tête et partait d’un coup au galop. Ce jeu n’a pas duré longtemps… Sous les cris d’Alejandro, on a dû s’arrêter au pied d’une Colline. «Stop ! Ici c’est trop escarpé pour les bêtes, alors on les attache et on monte. » Il y avait comme de petites marches de pierres incrustées dans la pente. On aurait dit qu’elles donnaient, entre les cailloux et les buissons, vers le ciel.       J’ai levé les yeux. Le sommet du « Cerro Quemado » flottait comme un mirage. On a commencé la marche. Dix éternelles minutes dans le flamboiement du jour. Jim haletait. Moi j’interrogeai Alejandro. Je voulais avoir son avis sur la question. « C’est vrai que les Huichols traversent tout le désert à pied ? » « Oui, tous les ans, en mai, mais y en a de moins en moins qui le font, avant, toute la communauté se déplaçait. Elle partait de Jalisco pour venir ici. Aujourd’hui y a que les chamans qui marchent vraiment. Les autres prennent la voiture. Et puis y en a plein qui ne viennent pas. »                                                                                                                   L’air était irrespirable, la chaleur suffocante, on transpirait à grosses gouttes. Dans ma tête, comme des anges bourrés d’énergie, les Huichols sautillaient avec aisance. « Et qu’est-ce qu’il y a là-haut ? Un vrai temple ? J’arrive pas à voir ! » Il rit tout en soufflant. « Un temple huichol. Tu verras. On l’appelle le Cerro Quemado parce que c’est le premier endroit de la montagne que touche l’Aube. » Je le dis à Jim qui, essoufflé, sourit sans répondre. « Les Huichols ont des centres cérémoniaux aux quatre points cardinaux, celui-là est à l’Est, comme le Soleil levant. »                                                                                                     J’accélérai le pas pour arriver en premier au sommet de la Brûlée. Alors j’eus une terrible envie de m’affaler là, par terre, entre les cailloux et les buissons. Seule ma curiosité me retint debout.                                                                                                                              L’endroit était plat comme un petit plateau. D’ailleurs rien n’y était élevé, aucun monument, pas même un mur. Sur la gauche, la montagne se poursuivait en une autre colline. Je n’y prêtais pas attention car je venais de remarquer que, par terre, des pierres avaient été alignées avec soin. A la queue-leu-leu les unes derrières les autres, elles formaient une spirale, comme les écailles la coquille d’un escargot de trois ou quatre mètres de diamètre.                                                                                                                                                                                                                                            « C’est ça le temple ? » Amel, qui m’avait rejointe, était aussi incrédule que moi. Entre les pierres il y avait quelques bougies éteintes, des morceaux de tissus brodés, des colliers en chakiras, des flèches urus, et tout un tas d’objets cérémoniaux dont j’ignorais le nom. « C’est le cycle de la vie. » Après cette phrase, Alejandro se tut. Nous aussi d’ailleurs. Plus personne ne dit plus rien. Les yeux rivés sur le sol, on laissa le vent souffler.                                                                                                                                       La voix d’Amel résonna soudain comme un souvenir lointain. « ça y est, on l’a fait ! On est montés en haut de la Montagne Sacrée ! » Il n’eut pas besoin de m’expliquer, j’avais compris la référence, et puis il faut dire que j’y avais déjà pensé… Près de huit mois auparavant, alors que nous ne sortions pas encore ensemble, nous nous échangions des films et des musiques par clef usb. The Holy Mountain de Jodorowsky avait été le premier long-métrage qu’Amel m’avait donné. Je l’avais regardé seule en me demandant qui était cet homme aux allures de hippies et aux références cinématographiques étrangement mystiques. L’image du Christ alchimiste gravissant la Montagne Sacrée accompagné par sept planètes dans une quête effrénée d’immortalité s’était irrémédiablement gravée dans ma mémoire. « C’est ici que réside le Secret du Monde. » Toujours incrédules nous gardions les yeux fixés sur l’escargot du temps. Ici le Sanctus Sanctorum Huichol. Ici le cycle de la vie.                                                                                                                                                                                                                                                    Alejandro nous indiqua l’autre côté du plateau. Là-bas, en contrebas de la crête sur laquelle nous étions, se trouvait le Wirikuta. Depuis notre sommet il nous parut vertigineusement plat. « C’est de là que viennent les Huichols. » Malgré la chaleur je frissonnai. Nous nous tenions dos à Real de Catorce, et, face à nous, à plus de cinquante mètres de dénivelé, le plateau désertique s’étendait à perte de vue. « Mais comment ils font pour monter jusqu’ici ? » Il haussa les épaules. « Ils escaladent. En plus ils sont à jeun ! Ils cueillent le peyotl en bas, et ensuite ils montent jusqu’ici avec leurs sacs. A la tombée de la nuit ils mangent le cactus et ils dansent. » Je lui demandai si lui aussi en avait pris, du peyotl. Il me dit que oui, plusieurs fois. La plupart du temps seul. Les effets que ça faisait ? ça dépendait de la quantité ingurgitée et aussi de ce qu’on lui demandait. On pouvait le manger par faim. Dans ce cas il ne se passait rien d’exceptionnel. Et sinon, quand on en prenait plus ? Il me dit que ces choses-là ne se décrivaient pas. Qu’il fallait les vivre pour savoir.                                                                                                                       Il changea de sujet pour parler de la menace qui planait sur le lieu. Il nous dit que, faisant fi de sa valeur spirituelle, des compagnies minières en convoitaient l’argent, le zinc, le plomb, et surtout l’or… Il nous dit que les Huichols luttaient pour la protection du lieu. Il nous dit que s’ils perdaient cette lutte la Montagne Sacrée serait pillée, dévastée, réduite à néant.                                                                                                                                                                                                                                                 « Venez voir. » On le suivit. Je n’avais pas remarqué qu’un chemin de terre permettait de gravir la pointe de montagne qui se trouvait à notre gauche.                                                                                                                                                                                                                 C’est ainsi qu’on atteignit, érigée sur ce petit espace, surplombant vraiment toute la contrée, un petit autel de pierre grises. « Ah ! voilà le temple ! » Il ne mesurait pas plus de deux mètres carrés. Quatre murs épais, un petit toit, et pour porte une grille cadenassée. A l’intérieur des offrandes en tout genre… Tissus, calebasses, bijoux en chakiras, plumes, masques, croix de bois, flèches urus… Et, au dessus de nos tête, une plaque métallique où, dans les rayons du soleil, flambaient des lettres noires « Hayum hunab ku / Evammaya ema hoo » : «Que vienne la paix de la Nature et du Cosmos en chacun de nous».

(les crédits des images sont à Jodorowsky)

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