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Journal de Chiloe (Deuxième partie)

par Anne Canivet

(première partie)

[000752]Caicai Vilu

La mer

Un matin, depuis Castro, j’ai pris un petit bus côtier pour aller à Dalcahue. J’avais rencontré la veille au soir, deux allemands taciturnes. Je logeais dans une maison sympathique, un peu vide, à moitié délabrée, avec un petit chien tondu, qui ressemblait à un mouton, avec un feu de cheminéen une aimable pièce à vivre, et à l’étage, des édredons tellement lourds, qu’on en dormait d’un sommeil sans mauvais rêves. Au coin du feu, j’ai rencontré les deux allemands, bienveillants, un peu plus âgés. Ils m’ont invitée à boire du vin. Nous avons parlé de philosophie un moment, et le lendemain, nous avons fait la route ensemble vers Achao, Dalcahue, parmi les arbres magnifiques, les bras de mer traversés par des bacs aux noms de Juan Pue., San Judas Tadeo.

Chiloe en sa morte saison, les vendeuses de laine assises devant le pas de leurs boutiques, un tricot a la main dans l’air tres froid, écarlate, et le ciel pur du matin chilote.

Les étals des marchés, de la grande mer, les algues jaunes et noires amassées par paquets, les gros coquillages bleus, presque noirs, les fromages épatants.

Quelques moments a parler sur le pas des échoppes

les sourires des tisseuses de laine

les grosses pelottes vertes, blanches, grelottantes dans le matin

les quelques chiens errants sur la plage, a marée basse, océan étincellant

Les boiseries des maisons

Le café sur la place centrale, il y faisait un peu chaud, au soleil

Et le soir à nouveau la chaleur des vins chiliens, et du feu, et le chien Luna dormant sur le vieux canapé, s’étirant dans ses [000779]songes.

J’extrañe, extraño (tout ce qui ne peut pas être traduit par cela me manque, j’ai la nostalgie). L’extrañar est beaucoup plus plein. Extrañar, c’est moins le vide du manque, la tristesse de la nostalgie que cette espèce de désir. Le désir de voir l’absent revenir, le lieu aimé surgir de l’invocation, le moment perdu renaître du passé. Dans extrañar, il y a cette force vive, qui ne peut s’appliquer qu’à ce qui est encore proche; loin d’être passé dans l’oubli. Extrañar, se souvenir encore, avec une précision terrible, des détails.

 Adrián, un poète et bibliothécaire, du village de Quemchi, détenteur des uniques clés de la maison du romancier Francisco Coloane, m’a dit quelques jours plus tard, que la terre ici tremblait tous les vingt-cinq ans, quatre fois par siècle. Alors, on ne s’attachait pas aux choses. On se rassemblait, on devenait aussi plus solidaires. On ne devait pas se laisser emporter dans les méandres de l’extrañar.

Adrián a beaucoup parlé. Il savait toutes les histoires de mer, de marins qui partaient pour la terre de feu, à la belle saison, quand les terres n’étaient pas prises dans les glaces. A cette époque, les territoires du sud, ceux des Ona, des Yangas, des peuples des canots, étaient peuplés de créatures fantastiques, de bêtes maritimes monstrueuses, dont personne ne savait dire si elles étaient ni des lions, ni des taureaux, ni des phoques. Les territoires du rêve, peu à peu, ont sombré dans la mer. Le rêve, c’était avant le “développement économique”. C’était quand la terre était libre, pas quadrillée, avant l’invention des hectares. Alors, ne pas trop se laisser aller à l’extrañar. Tout finira toujours dans la mer.

[000814]Tenten Vilu

Terre ferme

Depuis le bateau qui me ramenait à la terre ferme, le continent,

Les maisons au loin étaient toutes petites

l’eau battait sans cesse sur elles

Maisons volantes, maisons lévitantes

dans cette terre pluvieuse et alerte

les maisons parfois bougaient pendant notre sommeil

un matin je me suis réveillée

et sur le grand bras de mer qui nous entourait, comme une étreinte

Flottaient les maisons rouges, bleues et vertes, à la dérive, pâlies par le sel

elles s’en allaient dans le courant

Maisons flottantes, tout partait avec elles

Elles n’étaient jamais posées sur terre,

toujours elles flottaient un peu dans l’air, sur des piloris, des socles en bois

comme le bois des églises de Dalcahue, de Cucao, d’Ancud

Cucao, c’était la fin des terres. Les dunes, les rhubarbes géantes, les rouleaux infinis du Pacifique, le soleil enveloppé de brume et de sel, enveloppant ces étendues sauvages, incroyables, immenses, de sable et de lumiere. Les moutons blancs à tête noire de Chiloe, c’était à se demander s’ils ne finiraient pas eux aussi dans la mer, à nager comme des poissons.

J’avais en moi les paroles d’un mythe long comme les terres,

Un jour prochain le cheval de mer ressortira des eaux poissonneuses et vertes, portant trois sorcières sur son dos

en bas, ils allumeront des feux la nuit, pour tromper les bateaux, les vendre aux récifs

que les eaux s’acharnent

(Et il aurait fallu que jamais n’arrivent les caravelles, en ces rivages heureux).

Impossible ici de s’attacher aux choses. A chaque fois la terre tremble, et tout s’en va dans la mer. C’est cela, la lutte infinie des serpents de terre et de mer

l’impossible possession d’une terre

qui se retrouve territoire intermédiaire entre les eaux et les cieux, et tout se mélange, tout se fond entre les bras de mer on voit [000794]parfois flotter des maisons

La lutte ne changera rien, mais pourtant elle continue.

Avant

Les vieux détenaient tous les secrets, les vieilles histoires de la mer

Les vieux vivaient sur les collines, et y connaissaient parfois de ces êtres extraordinaires, de ces sorcieres insulaires aux mains blanches et au souffle putride

Au sud, les indiens exterminés la bouche en sang.

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